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ELEN, une caméra portable au corps imprimé en 3D, orange et translucide, avec deux poignées blanches, éclairée sur un fond de studio gris. Son écran bleu profond et son câblage interne se devinent à travers le plexiglas.

ELEN

Une caméra spéculative qui photographie l'invisible. ELEN détecte les signaux Wi-Fi et Bluetooth qui saturent une pièce et restitue chacun d'eux comme une entité spectrale qui dérive sur un flux vidéo en direct, faisant de l'infrastructure sans fil une forme contemporaine de hantise.

Rôle
Ingénierie logicielle & traitement du signal
Année
2026
Cadre
SUPSI · ID212 Spatial Experiences
Périmètre
Équipe de trois
Livré
Prototype fonctionnel, exposé
01Problème

Nous traversons toute la journée d'épais nuages de signaux sans fil. Le Wi-Fi, le Bluetooth, le bavardage constant des appareils connectés. L'infrastructure de la vie connectée nous entoure de toutes parts, et nous n'en percevons rien.

Le cours demandait une « caméra magique » : un dispositif spéculatif qui étend la perception humaine au-delà de ses limites naturelles. Notre question en a découlé directement. Et si une caméra pouvait photographier les présences sans fil qui emplissent une pièce ?

Le cadrage venait de Shadow Creatures, l'axe de recherche de Marco De Mutiis, curateur numérique au Fotomuseum Winterthur, qui étudie la façon dont les technologies en réseau et algorithmiques voient. Il trace une ligne de la photographie spirite du dix-neuvième siècle à l'imagerie computationnelle. Les fantômes ne sont plus surnaturels ; ils sont infrastructurels. ELEN est une caméra pour ces fantômes.

02Rôle
Piloté
  • L'architecture logicielle complète, du monitoring sans fil jusqu'à la superposition visuelle en direct
  • La traduction du signal en entité, qui transforme des données radio brutes en comportement de chaque apparition
  • L'intégration matérielle : la caméra, la détection de mouvement, le suivi de batterie et les commandes
  • La documentation technique du système
Contribué à
  • Co-pilotage de l'idéation et du concept avec l'équipe
  • La documentation photo et vidéo
Non touché
  • Le boîtier physique et son esthétique rétro-futuriste (Nicholas Vos)
  • L'identité visuelle et l'allure de la simulation de fluide (Nerea Asensio)
Équipe

Équipe de trois (Jérémy Martin, Nerea Asensio, Nicholas Vos) pour ID212 Prototyping Spatial Experiences à la SUPSI. Encadré par Leonardo Angelucci, designer et codeur basé à Zürich, et Marco De Mutiis, curateur numérique au Fotomuseum Winterthur.

03Approche
03.01 / CADRAGE

Les fantômes sont infrastructurels

Le design spéculatif justifie son étrangeté en étant précis sur ce qu'il rend étrange. Shadow Creatures nous a donné la filiation : les technologies d'imagerie ont toujours servi à percevoir ce que l'œil ne peut pas, de la photographie spirite aux caméras thermiques et computationnelles. Nous avons pris l'idée au pied de la lettre et l'avons braquée sur la couche sans fil.

Cela a décidé du registre du projet. ELEN n'est pas une visualisation de données avec un habillage inquiétant. C'est une caméra dont le sujet se trouve être la présence électromagnétique des gens et des appareils dans un espace, traitée avec le sérieux que mérite la métaphore du fantôme.

03.02 / MESURE

De la métaphore au signal

Un fantôme que l'on invente est une décoration. Un fantôme que l'on mesure est une image. Le projet n'est devenu réel qu'une fois les apparitions pilotées par les émissions radio réelles de la pièce, si bien que le véritable capteur de la caméra n'est pas son objectif mais une antenne sans fil en mode moniteur passif.

Elle écoute sans se connecter à quoi que ce soit, en captant la force du signal de chaque transmission et un identifiant d'appareil. Ces identifiants sont sensibles, ils sont donc hachés et salés dès leur arrivée et jamais stockés. ELEN révèle la présence sans surveiller l'identité, ce qui fait toute la différence entre un instrument poétique et un dispositif de traçage.

Le schéma du système d'ELEN : un monitoring passif du Wi-Fi et du Bluetooth capte la force du signal et les identifiants d'appareils, qui sont anonymisés, normalisés et traduits dans le rendu visuel en direct.
Détection — monitoring passif, identifiants hachés à l'arrivée.Décision · Anonymiser chaque identifiant à la source était une éthique de design, pas un ajout après coup. La caméra montre que quelque chose est présent, jamais qui.
03.03 / TRADUCTION

Du signal à l'apparition

Le cœur de mon travail était la couche de traduction. Chaque signal détecté est normalisé puis injecté dans une simulation de fluide en temps réel tournant dans le navigateur, où il insuffle des particules dans un champ turbulent partagé. La force du signal règle l'échelle d'une entité, le nombre d'appareils règle la densité du champ, et l'activité réseau dicte la vitesse à laquelle tout cela se meut.

Tout le pipeline tourne en direct : le monitoring sans fil alimente un réducteur, un backend diffuse la caméra et l'état du signal, et une couche visuelle compose les apparitions sur la vidéo à soixante images par seconde. Tenir cette cadence pendant que les signaux apparaissaient et se dissolvaient en temps réel, c'est l'ingénierie qui a rendu l'illusion convaincante.

Une capture d'ELEN sur une terrasse surplombant Lugano : des apparitions colorées translucides de tailles différentes dérivent sur la scène, chacune étiquetée d'un identifiant hexadécimal anonymisé.
Traduction — force vers échelle, nombre vers densité, activité vers mouvement.Décision · Relier directement les caractéristiques radio au comportement du fluide a donné aux entités l'impression d'être dérivées du signal plutôt que conçues pour ressembler à des fantômes.
03.04 / L'OBJET

Une caméra que l'on balaie avec son corps

ELEN est portable et délibérément physique. On l'alimente par l'arrière, on capture un instant ou on ouvre la galerie depuis deux boutons en façade, et on explore en pivotant à travers l'espace. La détection de mouvement permet aux apparitions de garder leur place dans la pièce à mesure que l'on bouge, si bien que le balayage donne l'impression de regarder plutôt que de parcourir un écran.

Nicholas a conçu le boîtier rétro-futuriste, un châssis imprimé en 3D avec du plexiglas découpé au laser et des accents orange qui évoque un équipement de terrain spéculatif. Nerea a façonné l'identité visuelle et l'allure du fluide. Mon rôle était de faire tenir ensemble la détection, la traduction et le matériel en temps réel sans perdre une image.

Un visiteur tient ELEN à deux mains dans un espace public intérieur, cadrant la pièce à travers son écran, le corps orange luisant sur fond de lumière du jour.
En main — balayer l'espace en pivotant à travers lui.Décision · La détection de mouvement permet aux apparitions de garder leur place dans la pièce à mesure que l'on bouge, si bien que le balayage donne l'impression de regarder plutôt que de parcourir un écran.
04Résultat

Un prototype portable fonctionnel. Une détection sans fil en temps réel, traduite en une superposition spectrale vivante qui répond aux appareils réellement présents dans un espace.

ELEN a été construit pour le brief de l'exposition Shadow Creatures au Fotomuseum Winterthur. Marco De Mutiis a apprécié le projet mais ne l'a pas retenu : il se lisait davantage comme du design produit que comme de l'art, trop abouti en tant qu'objet.

Après le cours, il a tout de même trouvé sa salle, sélectionné pour la Milan Design Week dans le programme de design numérique.

05Réflexion

Le retour le plus utile a été le refus. « Trop design produit, pas assez artistique », c'est juste, et cela mérite réflexion : nous avons fabriqué un objet net et abouti pour un brief qui récompensait l'ambiguïté et les aspérités. L'instinct même qui fait de moi un bon constructeur de systèmes a fait paraître la pièce achevée là où l'art la voulait ouverte. Que le projet ait ensuite trouvé sa place à la Milan Design Week montre qu'il a fini par trouver la bonne salle. La leçon que je garde, c'est de savoir pour quelle salle je conçois avant de commencer à tout résoudre.

07Ressources
08Autres projets